À l’occasion de la Matinale de l’Oncologie APLUSA du 9 octobre 2026, les échanges entre experts ont mis en lumière une transformation profonde des parcours de décision : la génomique enrichit la prise en charge, tandis que l’organisation des expertises, l’accès aux innovations et les conditions de déploiement de l’intelligence artificielle deviennent déterminants.
Pour les laboratoires pharmaceutiques, cette évolution pose des questions concrètes : quels biomarqueurs sont réellement utiles à la décision ? Comment les patients accèdent-ils aux RCP moléculaires et aux tests ? Et à quelles conditions les nouvelles technologies peuvent-elles trouver leur place dans la pratique ?
Médecine de précision : une décision thérapeutique de plus en plus multidisciplinaire
La place croissante des données moléculaires ne fait pas disparaître l’approche clinique traditionnelle : elle modifie la manière dont les expertises se complètent et dont les décisions sont prises.
1. La médecine de précision complète l’approche par organe sans la remplacer
La caractérisation moléculaire enrichit les décisions thérapeutiques, mais les RCP par organe restent essentielles. Les RCP moléculaires interviennent notamment dans les situations complexes ou lorsque les options standard sont limitées. La décision associe histologie, biomarqueurs, contexte clinique et expertise multidisciplinaire.
2. Rendre les RCP moléculaires accessibles suppose une meilleure organisation territoriale
La question n’est pas seulement de disposer de plateformes et d’experts : il faut permettre aux établissements périphériques d’y accéder effectivement. Les discussions soulignent l’intérêt d’un maillage de centres experts, du partage des prélèvements et des données et de RCP à distance, tout en évitant une dispersion coûteuse des ressources et des compétences.

3. Détecter une altération moléculaire ne garantit pas une option thérapeutique
Les panels génomiques peuvent révéler plusieurs altérations, mais toutes ne sont pas actionnables. L’enjeu est d’identifier celles qui ont une pertinence clinique et prédictive dans le contexte tumoral du patient, puis de les relier à un traitement ou à un essai clinique accessible.
4. La décision est plus collégiale, mais reste clinique et individualisée
Biologistes, anatomopathologistes, oncologues et autres experts contribuent à l’interprétation. Le choix thérapeutique doit toujours tenir compte de l’état du patient, des traitements antérieurs, des toxicités et de ses préférences.
Testing et accès aux soins : les conditions d’une médecine de précision effective
Les avancées diagnostiques et thérapeutiques ne se traduisent en bénéfices pour les patients que si les tests, les expertises et les traitements restent accessibles dans les parcours de soins.
5. Le financement et le remboursement freinent la traduction de l’innovation en soins
Les échanges ont mis en évidence des tensions autour du financement des analyses moléculaires, des mécanismes de remboursement et des écarts de moyens entre établissements. Le potentiel clinique d’un test ou d’un traitement ne garantit pas son accès effectif. Pour les industriels, ces enjeux concernent les tests compagnons, les parcours d’accès et la démonstration de valeur.
6. Repenser le testing : pertinence des panels et complémentarité des biopsies
L’élargissement des panels NGS ne produit pas mécaniquement davantage de décisions utiles. La stratégie doit articuler les biomarqueurs nécessaires à la prise en charge courante, les analyses élargies pour les situations complexes et le choix du prélèvement. La biopsie liquide peut faciliter ou accélérer certaines investigations, mais ne remplace pas la biopsie tissulaire ni le diagnostic histologique. Leurs limites et leurs apports sont complémentaires.
Intelligence artificielle en oncologie : des applications concrètes, des obstacles persistants
La numérisation de l’anatomopathologie crée de nouvelles possibilités pour l’IA. Mais les discussions ont également mis en évidence le poids des investissements, les exigences de validation et les questions de confiance.
7. L’IA commence déjà à standardiser certaines analyses anatomopathologiques
La numérisation des lames ouvre la voie à des outils de quantification des biomarqueurs, notamment Ki-67, et à des développements sur PD-L1. Ces outils peuvent améliorer la reproductibilité et faciliter la collaboration entre centres, sous réserve d’un contrôle humain et de procédures de qualité.
8. La prédiction de biomarqueurs par IA reste prometteuse, mais doit être validée
Des modèles explorent la possibilité d’inférer certaines caractéristiques moléculaires à partir des images histologiques. Il faut distinguer les usages de routine des outils expérimentaux : la performance rétrospective ne suffit pas à justifier une décision thérapeutique sans validation clinique appropriée.
9. Le coût et le stockage limitent le passage à l’échelle de l’IA
L'infrastructure de numérisation (scanners, serveurs, logiciels et cybersécurité) nécessite des investissements considérables. Un exemple présenté lors de l'événement concernait le laboratoire décrit, dont la taille des données numérisées s'élevait à environ 1 Go par lame et où 1 000 lames étaient scannées chaque jour. Les images numériques sont conservées pendant trois mois, sauf si elles sont spécifiquement sélectionnées pour un archivage à plus long terme ; les lames physiques et les blocs de tissus restent archivés. Cette politique locale illustre les compromis entre coût, disponibilité des données et potentiel de recherche, et ne constitue pas une norme nationale.
10. Sans confiance dans les résultats de l'IA, les réductions de charge de travail restent limitées.
Un anatomopathologiste a insisté sur le risque de faux négatifs, notamment pour la détection de micrométastases ganglionnaires. Si un résultat négatif doit systématiquement être revérifié, le gain opérationnel devient limité. L’adoption suppose des validations robustes, une maîtrise des performances dans les populations visées, une traçabilité des résultats et la capacité des professionnels à contester l’algorithme.
11. Préserver l’expertise humaine devient un enjeu de formation
L’automatisation peut soutenir la décision sans remplacer l’interprétation médicale. Les intervenants ont alerté sur le risque de dépendance aux outils et sur l’importance de maintenir la compétence nécessaire pour identifier une erreur ou un résultat incohérent.

Quels enseignements pour les laboratoires pharmaceutiques ?
Au-delà des enjeux cliniques, les échanges et les retours des participants mettent en évidence des besoins différents selon les entreprises et les établissements.
Des niveaux de maturité très contrastés
Les échanges ont fait apparaître des niveaux de familiarité différents avec les plateformes génomiques : certains participants avaient déjà assisté à plusieurs conférences sur le sujet, tandis que d’autres en découvraient encore le fonctionnement. Cette observation qualitative suggère un besoin de pédagogie différenciée selon les équipes et les entreprises ; elle ne constitue pas une mesure représentative du marché.
Une fracture de moyens entre centres experts et établissements régionaux
Les discussions ont illustré les écarts de ressources et de capacités d’investissement. Le défi n’est donc pas uniquement scientifique : l’organisation du parcours, l’orientation vers les centres experts et la soutenabilité financière déterminent l’accès réel des patients à la médecine de précision.
Un besoin marqué d’accompagnement sur le Market Access
Les discussions ont également mis en évidence un intérêt pour les RCP moléculaires, accompagné d’un besoin de repères sur le financement des tests, le remboursement, les délais d’accès et les conséquences sur les stratégies thérapeutiques. Ces enjeux relient la compréhension des pratiques, les parcours patients et l’accès au marché.
Une transformation qui dépasse la seule innovation technologique
La Matinale a souligné un fil conducteur : la médecine de précision transforme toute la chaîne de décision, de la production des données à leur interprétation, jusqu’à l’accès effectif aux thérapies. Pour les acteurs pharmaceutiques, comprendre cette chaîne, et les écarts entre potentiel scientifique et réalité du terrain, devient essentiel pour accompagner l’évolution des parcours oncologiques.
Cet article restitue les principaux enseignements des discussions de la Matinale APLUSA du 9 octobre 2026. Les observations rapportées par les intervenants reflètent les pratiques et points de vue présentés lors de l’événement.








